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Texte sculpté de Michel Duplaix sur de la sculpture

Publié le par Sculpture46

 Michel Duplaix a publié dans le bulletin de liaison des Artistes Francais un texte  

 

"les élucubrations d'un citron pressé"

 

 

Michel duplaix illustration Pierre Neveu

duplaix-1.jpg

 

Jalousie

 

Elle était froide de jalousie.

La jalousie, c'est pas beau. Elle ne s'en rendait même pas compte, tant son obsession était grande : pourquoi, pourquoi n'était-ce pas elle? Oui, ELLE?

Elle aurait pu être admirée, adorée, adulée. Mais non, cet engouement n'était pas pour elle.

Elle en souffrait sans nul repos, nuit et jour, hiver comme été, sans oublier printemps et automne : jamais de répit à sa jalousie.

Froide, elle était froide d'un bout de la vie à l'autre, mais non, même pas « à l'autre » puisqu'elle était éternelle!

 

 

Avec un peu d'intelligence, elle aurait pu vivre heureuse, calme, et tout aussi remarquée, appréciée, elle le méritait.

Maudite jalousie, cancer permanent. Son corps était pourtant de belle ligne. Sa chute de reins donnait envie de faire du hors piste et ses seins de la douce escalade. Ses genoux étaient tendres ponts entre cuisses tentantes et fins mollets et pieds de longue finesse...en un mot, elle était belle, ses veines, imperceptibles, mais si présentes, si vivantes.

Elle était d'un admirable marbre de Carrare. Les mains qui l'avaient ciselée étaient des mains de maître!

 

 

Quelle belle statue, quelle œuvre merveilleuse; hélas, dans sa tête, cette constante et dingue envie d'être...LA VÉNUS DE MILO!

Que le monde entier vienne la voir, la photographie. Oui, savoir que partout sur cette terre, on proclame avec fierté : « Moi, j'ai vu la Vénus de Milo! »

Pauvre petite Aphrodite, maugréant sans cesse, mais espérant – non moins sans cesse – un changement de place, ou de musée, et crac...la faute, l'erreur d'un des porteurs, et crac, à terre, au sol, bras cassés...enfin, bien, nette, une belle rupture.

Ah! délivrance du cauchemar...

 

Ce jour-là, sur le bureau du conservateur, une lettre du Japon. L'accord pour une grande exposition de sculptures occidentales. L'évènement! Tant de démarches aboutissaient enfin.

Bientôt, la grande famille des déménageurs d'Art se mit en action : caisses capitonnées, emballages à bulles, mousse, tout l'habillement subtil des œuvres pour leur protection, leur sérénité, leur transport, leur immortalité.

Aphrodite trépignait de joie dans son immobilité. Elle partait. Elle était du voyage. Le Japon la découvrirait. Quel bonheur sans pareil...mais non sans nuages : elle n'était pas la Vénus de Milo!

 

 

Peu de gens le savent, mais quand on approche du Japon, dans le ciel, il y a parfois des nuages qui se distordent pour imiter l'écriture japonaise et ainsi vous souhaitent la bienvenue au Pays du Soleil Levant.

Il y en a même un qui, ce jour-là, signifiait « Aphrodite est là ».

 

 

Tout le monde s'affairait dans le musée japonais. Des jours de préparation, de minutie, d'estimation du meilleur éclairage. À la meilleure place, comme Dieu en son ciel, APHRODITE en majesté.

Le conservateur en chef de ce plus grand musée du Japon, faisait son ultime tournée d'inspection.

Il s'arrêta longuement, très longuement devant Aphrodite. Plusieurs fois, il la contourna, plusieurs fois son regard s'attacha à toutes ses formes, au moindre détail de toutes ses formes.

Aphrodite ne se sentait plus d'aise. Oh, qu'elle aurait aimé l'embrasser, ce conservateur...mais un marbre de Carrare se doit de rester digne en toute circonstance.

Enfin, le conservateur, sortant de sa contemplation muette, s'adressa à son adjoint :

  • « Il n' »y a vraiment rien eu à faire, mais alors rien de rien. Le Louvre nous a refusé LA VÉNUS DE MILO! »

Aphrodite, entendant ces paroles...LES BRAS LUI EN TOMBÈRENT!!!!

 

 

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